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"reprendre, haleine" ─ lire traduire écrire ─ à Tours


reprendre, haleine aux éditions harpo& / photographie de Céline Pinier





Le Livre (Tours), vendredi 2 décembre 2022,


reprendre, haleine + G. M. Hopkins


“lire traduire écrire”


(N.M.)


Qu’il est difficile de parler de ce que l’on a soi-même écrit. Il y faut prendre un peu de distance. Je tente :


reprendre, haleine ─ poème de suspens et de reprise(s) : poème d’un souffle, coupé dans l’existence, qui dans l’écriture se reprend, ou du moins : tente de se reprendre. Le texte tout entier tient dans un tel mouvement, qu’on pourrait dire haleté-haletant : interrompu de blancs qui ne rompent pourtant pas le fil tenu, même si ténu, du discours : ce sont autant de pauses ménagées pour le lecteur/l’auteur, autant de conditions rythmiques de la lecture ─ avant de reprendre.


Car il faut reprendre : retisser ce qui, à force ─ à trop forcer peut-être, dans l’absence de désir ─ s’est usé, abîmé, détissé : ce triple rapport au monde, à soi, et aux autres, qui fait qui nous sommes. La voix résonne alors dans ce temps et cet espace distendus, celui de l’écriture lardée, de la page évidée, pour dire à quoi se raccrocher : à ce qui reste présent : les lectures faites, les souvenirs passés.


C’est le temps de la reprise, de la reprise du chant. Car seul le chant reprend : on ne “se reprend pas”, comme on dit, jamais, c’est impossible. Mais on peut reprendre ce qui, déposé dans les langues, fait motif (l’Achab fasciné de Melville, le Gilliat vainqueur de Hugo, la Libellule changeante de Goethe, l’Isolde éperdue de Wagner, le Talus grimpé de Reznikoff, la Semaison advenue de Thoreau ; les Corbeaux en liesse de Virgile) et repriser avec ─ et l’étoffe élimée des choses, et ce fragile linon de soi.


Toutes choses évidemment liées et qui dans nos vies ne tiennent en partie qu’à la lecture et à son inquiétude : à son expérience, à son tremblé propre ; lesquels, paradoxalement, assurent de pouvoir, quand il le faut, et au cœur des jours affairés, et d’une traite alors : de reprendre haleine.



Au seuil de reprendre, haleine se trouve une citation de quatre vers de G. M. Hopkins que j’ai traduits, extraits d’un de ses six sonnets qu’on dit “terribles”. Il ne les nomme pas ainsi. Mais le Désespoir y est explicitement désigné et la mort entrevue comme issue. Cependant, elle n’est pas choisie. Car de ce Désespoir il s’agit justement de ne pas faire festin.


Grande leçon ─ de vie et d’écriture ─ qui fait que même au plus las je peux bien pleurer : je ne peux plus. Je peux ; / Peux quelque chose, espérer, faire le vœu du jour à venir, ne pas choisir de n’être pas. Il fallait poursuivre la lecture précise de ce poète à l’écriture si singulière et en tout point moderne. Ce n’était possible qu’à le traduire. A le traduire encore et encore, et notamment, et surtout sur le vif : à même l’écriture de son journal, dont n’ont été publiés jusqu’ici que de maigres extraits.


Nous aimerions aussi parler de cette traversée en cours qui n’est pas sans rapport avec ce qui se continue de reprendre, haleine dans l’interrogation du dire possible ─ poétique ─ de l’entrelacs du soi et du monde au raz des choses survenant :


15 mai [1866]. (...) Les troncs d’ormes sont d’un bleu ou pourpre profond noir aqueux à cette époque, comme chassés par les épaisses masses et brassées des petites balles indécises de vert nouveau d’avec lesquelles la séparation maintenant “est supportée”. Voir les longues boucles rampant de front des arbres aux toutes jeunes feuilles, en bandes et rangées toutes logées les unes avec les autres bas en bordure de la prairie, splendide, mais la distraction et la privation de canon font que ces formes gracieuses dans l’air vif hors de saison du soir “cisèlent” seulement notre pensée avec une douloureuse précision sans appel. Ciguë dans des nuages de fleurs.


G.M. Hopkins


Alfred William Garrett / William Alexander Comyn Macfarlane / Gerard Manley Hopkins

Photographie de Thomas C. Bayfield 1866




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